
Pendant l’Occupation, le régime de Vichy a profondément réorganisé le monde du vin, entre hygiénisme, contrôle économique, compromissions et paradoxes. Cet article explore les zones grises d’une politique viticole longtemps passée sous silence.
La Terre ne ment pas. Voilà un slogan en oxymore, puisque la terre est ingrate, mais il est vrai qu’elle ment moins que les gouvernements. Celui de Vichy ne faisait pas exception à la règle : composé de fonctionnaires jeunes, brillants et pleins d’idées, libérés des contraintes de la démocratie, il mit en place un grand nombre de mesures nouvelles en très peu de temps, dont beaucoup sont encore en vigueur*.
Pour le sujet qui nous concerne, le gouvernement ne tarda pas à se mêler de la vie des vignerons : inspiré par le mouvement hygiéniste, dont on connaît bien les tendances totalitaires, il commença par vouloir débarrasser le peuple français des ravages de l’alcool en mettant fin au privilège des bouilleurs de cru (1940, déjà !). Certains jours deviennent dans les bistrots des jours d’interdiction. Les producteurs de spiritueux sont réglementés : le Calvados en 1942, le marc de Bourgogne également.
Mais le vin est épargné : force du travailleur et du combattant, le vin est une nourriture pour le corps et pour l’esprit. Les viticulteurs en sont reconnaissants : les Hospices de Beaune créent en lieu et place de la cuvée des Dames hospitalières un Clos du Maréchal en 1942. Ils seront imités par les Bordelais en 1943, avec moins de succès. Dès 1941, le maréchal se déplace en Beaujolais pour mettre en valeur le labeur des vignerons.
Créées en 1935, les appellations d’origine correspondent à la volonté du régime : plus d’organisation, plus de contrôle. En 1943, le régime publie une liste des premiers crus à travers tout le territoire. Le vignoble de Saint-Pourçain obtient sa reconnaissance, comme les Côtes-de-Provence. Dans la folie normative de ce gouvernement de fonctionnaires, une création fera date : le C.I.V.C. (Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne). Doté de vastes pouvoirs régulateurs, il est aujourd’hui encore une autorité atypique dans le vignoble français.
Dans le même temps, le gouvernement n’oublie pas de spolier les grandes familles juives propriétaires de vignobles : Lafite-Rothschild, Mouton-Rothschild, Clerc-Milon et Mouton d’Armailhac sont les premiers visés. Les Allemands, loin de ces vicissitudes franco-françaises, se ruent sur les caves de restaurants (notamment La Tour d’Argent, qui réussira à cacher ses plus belles bouteilles derrière un mur construit à la va-vite) et multiplient par dix leurs importations : c’est l’État français qui paie ! La politique antisémite des nazis n’empêche d’ailleurs pas Göring de boire du Mouton-Rothschild d’avant-guerre, dont on retrouvera la trace lors de la défaite de l’Allemagne…
L’histoire du vin sous l’occupation est donc loin d’être linéaire : comme pour toute cette période, elle oscille entre collaboration, résistance, ou simple lutte pour la survie. Les Weinführer nommés dans les principales régions viticoles sont d’anciens négociants allemands en vins français, qui connaissaient déjà bien les producteurs avec qui ils avaient tissé des liens commerciaux de longue date. De nombreux producteurs seront en réalité payés pour les ventes, ce qui ne les empêchera pas de réclamer des dommages de guerre en 1945.
Quant aux Français, à de rares exceptions près, ils passeront entre les mailles du filet de l’épuration : il faut financer la reconstruction, et le vin est déjà une des sources principales de revenus à l’export. Un seul négociant bordelais sera condamné à de la prison, ses relations avec le fameux Heinz Böhmer (Weinführer de Bordeaux) étant trop visibles pour être passées sous silence. Le jeune général Chaban s’assurera qu’il n’y en ait pas d’autres, en échange d’un fauteuil de maire garanti.
La IVe république ne sera cependant pas aussi aimable avec le vignoble que la IIIe : les excédents de lait conduiront en 1956 le président du Conseil d’alors, Pierre Mendès-France, à remplacer le vin dans les cantines par du jus de vache, sans doute au grand dam des écoliers ! Sans aucune justification hygiénique, mais par pure décision économique, une tradition millénaire était abolie ; il n’est pas certain que le niveau scolaire en soit sorti grandi.
* Voir « Ces 100 mesures de Vichy encore en vigueur », Cécile Desprairies
