Pessac

Vignoble urbain par excellence, Pessac est réparti sur les communes de Mérignac, Talence, Gradignan et elle-même. Dire que cette appellation aurait pu disparaître n’est pas une exagération : mis à part les châteaux Haut-Brion et La Mission-Haut-Brion, tous les autres sont encerclés par la ville, notamment Les Carmes-Haut-Brion, Pape-Clément… La partie « Pessac-Mérignac » stricto sensu subit la pression des promoteurs, et de nombreux châteaux ont déjà disparu (ainsi le château du Bürck, très bon cru reconverti en centre de loisirs et HLM, dont la tour médiévale qui ornait l’étiquette fut dynamitée par la mairie de Mérignac).

Autant le dire d’emblée : Pessac est la partie la plus noble de l’appellation, d’une part parce que sa réputation est plus ancienne, qu’elle a bénéficié du seul cru classé en 1855 (les autres ayant dû attendre 1953), que le nom « Haut-Brion » porté par quatre châteaux (plus encore auparavant) est mythique, que les vins étaient accessibles facilement par la géographie, à défaut de l’être par le portefeuille…

Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, était propriétaire du château que l’on appellera plus tard « Pape-Clément » en son honneur, puisqu’il prit le nom de Clément V. C’est dire que l’ancrage de Pessac est quasi religieux ! Malgré ces propriétés prestigieuses et coûteuses, on trouve aussi à Pessac des vins au rapport qualité-prix exceptionnel : Les Carmes Haut-Brion en furent longtemps un exemple, malheureusement sorti de cette catégorie depuis son rachat, Picque-Caillou en est à ce jour la meilleure incarnation.

Haut-Brion

Le château créé par Jean de Pontac dans les années 1530 doit sa réputation à un homme avant tout : Arnaud de Pontac. C’est lui qui convertit les Londoniens à son vin, qu’il faisait livrer en tonneaux dans les années 1660. Distingué par Thomas Jefferson, ambassadeur en France de la jeune république américaine, le château fut brièvement acquis en 1801 par un ecclésiastique, et pas n’importe lequel : Charles-Maurice de Talleyrand, plus connu pour d’autres faits d’armes. Après d’autres changements de propriétaire, il finit par échoir à la famille Larrieu puis au gré des crises (phylloxéra, oïdium, guerre, crise de 1929) à Clarence Dillon, banquier américain. Sa petite-fille se maria au prince Charles de Luxembourg, et c’est aujourd’hui leur fils le prince Robert qui dirige la propriété, en collaboration avec Jean-Charles Delmas dont le père Jean-Bernard assurait déjà la même mission.

Seul premier cru classé hors du Médoc, seul cru de Bordeaux classé deux fois (en 1953 pour les Graves) et dans les deux couleurs, Haut-Brion est surtout un vin qui a traversé les siècles et les différents propriétaires sans que jamais sa réputation ne ternisse. Des millésimes mythiques parsèment son histoire, le duo 1928 & 1929, les vins des années cinquante avec une série extraordinaire (1953, 1954, 1955, 1957, 1959) et soixante (1961, 1962, 1964, 1966) avant une période plus difficile dans les années 1970 (1974 correct, 1975 très bon) et le retour dans les années 1980 (1982, 1983, 1985, 1986, 1989) et les années 1990 (1990 lui-même, 1993 d’anthologie, 1995, 1996, 1998). La production actuelle est peut-être la plus aboutie avec des millésimes des années 2020 qui rappellent ceux des fifties, c’est tout dire !

Une fois ce diagnostic louangeur posé, il faut passer à la critique : le vin blanc. Censé être le meilleur vin blanc de Bordeaux, il est en tout cas le plus cher, son style puissant et enjôleur n’est pas celui que privilégient les amateurs de blancs bourguignons. Majoritairement à base de sauvignon, il va aussi loin que peut aller ce cépage, et c’est sa limite. La comparaison avec son voisin fraternel, réalisé par la même équipe technique, à base de sémillon, illustre ce paradoxe. Intelligemment, les deux seconds vins de blanc sont assemblés en une cuvée baptisée « la Clarté » qui donne parfois des résultats étonnants.

Le second vin de rouge s’appelait château Bahans-Haut-Brion, il est maintenant le Clarence de Haut-Brion. Assez riche et puissant pour un second vin, il évolue dans une gamme de prix un peu élevée.

La Mission-Haut-Brion

Voisin de Haut-Brion, il doit son existence à Arnaud de Lestonnac, dont la famille légua plus tard les vignes aux prêtres de la Mission (Lazaristes). Une Révolution plus tard, de nombreux changements de propriétaires également, c’est la famille Woltner qui conduira La Mission au pinacle. Depuis 1919, son seul objectif fut de battre Haut-Brion ! Il faut reconnaître qu’il parviendra au moins à faire jeu égal avec son prestigieux voisin, notamment dans les millésimes les plus grandioses de leur histoire rivale et partagée : 1959 et 1961. Mais la reconnaissance ultime parviendra enfin en 1975, où la supériorité de Mission sera enfin universellement reconnue.

Quant aux blancs, c’est évidemment une affaire de goût : l’assemblage de Laville-Haut-Brion, le blanc historique de la Mission, a toujours privilégié le sémillon au sauvignon. Typiquement bordelais, ce blanc sec, très parfumé, élégant et équilibré, offre une cuvée bien différente de son puissant voisin, avec une merveilleuse capacité de vieillissement (notamment sur les anciens millésimes au style taillé pour le long terme). Depuis une dizaine d’années, le nom est devenu La Mission-Haut-Brion blanc, au grand regret des conservateurs.

Cette propriété possédait un autre château, La Tour-Haut-Brion, qui a été intégré depuis entre le grand vin et le second, baptisé La Chapelle de La Mission. Vin souple et parfumé, la Chapelle de la Mission remplit un rôle de vrai et très bon second vin, à un prix qui n’est pas abusif. Le second vin blanc a été intelligemment fusionné avec Haut-Brion pour donner la Clarté de Haut-Brion.

Il faut retenir la date de 1983 comme la fin de la concurrence acharnée entre les deux propriétés voisines. La Mission est en effet rachetée par Haut-Brion. Après une période d’adaptation (changement d’hommes et de cuvier) et quelques millésimes réussis (1986), La Mission retrouve à partir de 2004 le même niveau de qualité que Haut-Brion, et depuis, avec une constance infatigable, les grands millésimes s’enchaînent pour aboutir en apothéose au millésime 2022, qui devrait rester dans les annales.

Les Carmes Haut-Brion

L’ancien couvent des carmélites bénéficia d’un don de la famille de Pontac pour créer ce vignoble qui, comme les autres possessions de l’Église, lui fut spolié à la Révolution. La famille Chantecaille lui donnera son lustre pendant près de deux siècles, donnant des vins typiques du terroir, à des prix raisonnables. Une nouvelle famille est aujourd’hui aux commandes : venant d’un autre secteur d’activité, elle a pu faire les investissements qui s’imposaient, et même ceux qui ne s’imposaient pas.

Le résultat est globalement positif, avec des vins qui s’améliorent d’année en année, après le tâtonnement du début. L’excellence du terroir est respectée. Le goût de l’expérimentation est présent aussi, avec des cuves d’argile qui ne sont pas petites.

Détail amusant : le château fut racheté avec un droit d’habitation pour l’ex-propriétaire, qui mit plus de quinze ans à quitter ce monde !

Pape-Clément

Situé au cœur de Pessac, Pape Clément doit son nom au pape Clément V, qui fut plus intéressé par son vignoble que par la protection des Templiers. Il fut archevêque de Bordeaux et resta très attaché à sa terre, tentant même d’établir la cour pontificale à Bordeaux ! La proximité des Anglais l’en dissuada. C’est finalement à Avignon, comme l’on sait, qu’il vint s’installer.

Les vignes du domaine appartinrent donc à un Pape. C’est original, et il fallait que le vin fût divin ! Premier Pape d’Avignon, il conserva néanmoins des liens forts avec sa vigne jusqu’à la fin de ses jours.

S’il légua sa propriété à son successeur à l’archevêché de Bordeaux, ce fut pour le voir confisqué à la Révolution. Ballotté ensuite de propriétaire en propriétaire, le château trouva enfin une stabilité en 1939 lors de son rachat par Paul Montagne, qui rétablit le vignoble, suivi par son fils jusqu’en 1983. Il est juste de dire qu’après deux décennies fantastiques (1955, 1957, 1959, 1962 et 1964) et malgré l’aide d’Émile Peynaud comme œnologue, le vin connut à partir de 1970 quelques soubresauts, pour finir par deux millésimes catastrophiques : 1982 & 1983.

Repris juste à temps par Bernard Magrez, il réalisa un 1984 d’anthologie, dans un millésime très compliqué. C’est ensuite l’histoire d’une remontée spectaculaire, jusqu’en 1998, suivie d’une tendance à faire des vins trop extraits, trop tanniques, trop… tout !  Les vins restent de haut niveau mais l’équilibre n’y est plus, même si l’on perçoit parfois le souvenir des grands millésimes de la propriété (2010, 2019).

Pape-Clément produit également un vin blanc hors de prix dont l’intérêt reste à démontrer.

Picque-Caillou

Les grands terroirs de Pessac ne s’habillent pas toujours d’or. Ainsi de ce château, très bien situé sur la commune de Mérignac, au cœur historique du triangle Le Luchey/ Le Bürck / Picque-Caillou, qui a toujours produit un très bon vin longtemps ignoré. Et pourtant, le rapport qualité-prix devrait toujours guider l’amateur de vin : un bon vin, un bon prix, que demander de mieux ? Eh non, la nature humaine est ainsi faite que le consommateur a besoin de flonflons pour se rassurer, que le prix élevé est une garantie de qualité, et que la taille compte.

Picque-Caillou n’a donc aucun avantage, si ce n’est son très bon terroir, et la personnalité de ses (ex) propriétaires, Isabelle et Paulin Calvet. La famille Denis, propriétaire depuis 1947, s’en était très bien occupée avant qu’un drame familial n’interrompe cette histoire rêvée. Ce fut donc le gendre qui s’y colla ! Issu d’une lignée bordelaise, avec l’expérience de ses années chez Moueix, il réussit à remettre la propriété sur les rails, avec une qualité toujours excellente et un prix doux. Sa devise « le style, c’est l’homme » reflète parfaitement le vin : l’élégance discrète. C’est certainement l’un des rouges les plus intéressants de la région – et sans conteste le meilleur rapport qualité-prix. 2026 voit la cession de la propriété à un investisseur local, par ailleurs propriétaire de l’Union Bordeaux-Bègles.

Le château produit un blanc qui a peu de chance d’apparaître dans un classement.