Le sénateur Journu

Le rôle du sénateur Journu n’est évoqué que brièvement dans les premières éditions du Cocks & Féret (édition de 1874), la bible du vignoble bordelais. C’est pourtant lui qui, avec une inlassable énergie et malgré les tourments de son époque (il vécut de 1745 à 1815), réussit à obtenir les crédits pour l’assèchement des marais dans le Médoc, ouvrant ainsi la voie à l’extension d’un vignoble alors essentiellement urbain (Pessac et Mérignac).

On peut remarquer que, de toutes les productions françaises, Bordeaux est la seule à ne pas s’auto-proclamer « vin préféré de l’Empereur », soit par tropisme anglophile, soit tout simplement parce que le vignoble de Bordeaux, bien plus petit qu’aujourd’hui, exportait toute sa production… jusqu’au blocus britannique ! Bordeaux portait donc peu l’Empereur dans son cœur, mais le sénateur Journu, emprisonné sous la Révolution, ayant vu un de ses frères guillotiné, avait accueilli avec bonheur le coup d’État du 18 Brumaire.

Il participa donc au nouveau régime avec passion, jusqu’en 1814 où il suivit Talleyrand dans l’aventure de la Restauration, pour peu de temps puisqu’il mourut avant les Cent Jours.

A cette époque, les lacs, les marais couvrent une partie du bordelais, des landes, et le sénateur décrivait ainsi le Médoc : « de nombreux vignobles plus ou moins précieux, dans toutes espèces de positions, et cultivés par une multitude de procédés différents ; des fonds caillouteux connus sous le nom de graves, des coteaux argileux et pierreux, des plaines très fertiles le long des deux beaux fleuves, des marais dangereux pour la santé… »

Bordeaux doit donc à Napoléon, à l’instigation du sénateur Journu – devenu Comte de Tustal, Censeur de la Banque de France, etc. -, les derniers grands travaux d’assèchement des marais du Médoc. Conséquence : la surface du vignoble bordelais explose, notamment autour de villages qui vont de Saint-Estèphe au Verdon, en passant par Lesparre et Bégadan, mais aussi Pauillac et Saint-Julien.

Le travail avait été entamé par le duc d’Épernon au XVIIe siècle, mais avait été insuffisant. De nombreux protestants hollandais s’y étaient installés, y apportant leurs connaissances des polders et l’invention des mattes. Le souvenir de la matte de Goulée est aujourd’hui encore porté par une cuvée produite par le château Cos-d’Estournel. La révocation de l’Édit de Nantes mit fin à cette fructueuse relation !

Sans le sénateur Journu, figure politique girondine à Paris, le Médoc et ses grands crus ne ressembleraient guère à ce que nous connaissons aujourd’hui, et son influence méconnue demeure toujours visible.

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