Peu de survivants se souviennent encore de cet évènement qui fit trembler la planète viticole, et particulièrement la France. L’honorable Steven Spurrier, fils de famille britannique qui s’était établi, par hasard et par goût, caviste à Paris, eut l’idée saugrenue de confronter une sélection de vins français et californiens parmi les meilleurs.
La liste des vins présentés est suffisamment intéressante pour être mentionnée (dans l’ordre du résultat final) :
En chardonnay :
Château Montelena 1973
Meursault Charmes, Roulot, 1973
Chalone vineyard 1974
Spring Mountain 1973
Beaune Clos des Mouches, Drouhin, 1973
Freemark Abbey Winery 1972
Bâtard-Montrachet, Ramonet-Prudhon, 1973
Puligny-Montrachet Les Pucelles, Domaine Leflaive, 1972
Veedercrest Vineyards 1972
David Bruce winery 1973
En cabernet-sauvignon :
Stag’s leap 1973
Château Mouton-Rothschild 1970
Château Haut-Brion 1970
Château Montrose 1970
Ridge Monte Bello 1971
Château Léoville-Las-Cases 1971
Mayacamas 1971
Clos du Val winery 1972
Heitz Cellars Martha’s vineyard 1970
Freemark Abbey 1969
On remarque immédiatement que, à part Montrose 1970, qui devait être bien fermé dans cette période d’à peine quatre ans de bouteille, les autres domaines français n’étaient ni dans leur meilleur millésime, ni dans leur meilleure période : que ce soit Mouton, Haut-Brion et Las Cases, on aurait eu un tout autre résultat dans les années 50, 60 ou 80 !
La liste des jurés est tout aussi importante : Aubert de Villaine en tête, propriétaires, chefs et journalistes français étaient là. Certains témoins de l’époque ont même raconté que la brouille entre Madame Bize et son associé avait commencé à partir de cet évènement ! Odette Kahn, de la Revue des Vins de France, Claude Dubois-Millot (Gault & Millau), Steven Spurrier, Patricia Gallagher, Pierre Tari, Raymond Oliver, Pierre Bréjoux, Christian Vannequé, Michel Dovaz et Jean-Claude Vrinat étaient présents.
Le résultat stupéfia les participants, du moins ceux qui n’avaient pas compris que l’organisateur avait prévu son coup. Par jeu, pour faire parler de lui, pour rabattre le caquet de certains producteurs, le tout sans tricher mais avec subtilité, Steven Spurrier avait su sélectionner des vins californiens qui pouvaient soutenir la comparaison, voire mieux. Sans doute ne s’attendait-il pas à un tel scandale !
Le résultat est célèbre : chez les blancs, le chardonnay du domaine Chateau Montelena arrive en tête devant plusieurs grands crus bourguignons. Chez les rouges, le Cabernet Sauvignon de Stag’s Leap Wine Cellars devance les grands crus classés bordelais présents ce jour-là.
Le jugement de Paris n’eut pas le résultat escompté : les grands vins de Californie, ainsi honorés et récompensés, commencèrent à investir, là où il n’y avait que pauvreté auparavant : fûts de chêne français neufs, élevages plus longs, style plus extrait, ils modifièrent le style des vins alors que c’était celui-là même qui avait été récompensé !
Quant aux Français, ils ne pouvaient faire autrement que de secouer tristement la tête, avant de réfléchir aux conséquences : Bordeaux intégrait lentement sa mutation d’une vinification traditionnelle, aux méthodes transmises d’oreille de maître de chais à oreille de maître de chais, à une vinification moderne, pensée sur une table d’éléments chimiques et de mesures acide/alcool précises.
La même dégustation, opérée dix ans plus tard, allait donner le même résultat ou presque : les vins californiens de cette époque vieillissaient décidément comme des grands !
La décennie 80 allait sauver Bordeaux, grâce à un Américain cette fois, Robert Parker. La Bourgogne dut attendre les années 90 pour retrouver une certaine prospérité, mais le Grand Bond en Avant des tarifs fut plutôt 2004/2005. Ici réside le paradoxe du jugement de Paris : le résultat, amusant (on ne juge pas un terroir sur un millésime) était une récompense pour les uns et une alerte pour les autres, mais finalement les conséquences furent plutôt inverses, avec des propriétés américaines vinifiant plus haut que leur cuve, et des françaises reprenant lentement leur ouvrage.
