Lalou Bize-Leroy

Avant d’être un surnom et un nom uniques, Marcelle Leroy est l’une des deux filles d’Henri Leroy, éminent négociant bourguignon qui eut l’heureuse idée de racheter la moitié du domaine de la Romanée-Conti en 1942.

Il possédait par ailleurs un petit domaine et un négoce qui devinrent sous la houlette de sa fille un des acteurs importants en Bourgogne.

Mais la célébrité de Madame Bize lui vint avant tout de l’extraordinaire réussite de ses domaines Leroy, agrandi sur les ruines du domaine Charles Noëllat, et d’Auvenay , domaines qu’elle constitua dans leur forme actuelle après son départ de la gérance de la Romanée-Conti, évoqué dans le chapitre consacré à ce domaine.

L’histoire de Marcelle, dite Lalou (son mari s’appelant également Marcel), c’est celle de la passion du vin, qu’elle apprit très tôt en accompagnant son père de la vigne au cuvier. Dès 1955, la jeune Marcelle prend en main la destinée du domaine Leroy et du négoce, puis en 1974 elle devient co-gérante avec Aubert de Villaine du domaine le plus célèbre du monde.

Las : c’est peu de dire que les deux ne s’entendent guère ! Conflit sur la conduite des vignes, conflit sur le style des vins, conflit sur les rendements, la chaptalisation… Madame Bize est obligée de vendre la moitié de la vendange par son négoce, contrat juteux établi par son père. Il ne l’est plus : personne, dans les années 80, ne veut de la Romanée-Conti, aussi difficile que ce soit à croire aujourd’hui. La demi-vendange est une corvée, et le millésime 1988 encore plus ! C’est à cette occasion que la rupture est consommée.

Exit donc Madame Bize, qui avait bien préparé ses arrières : le domaine Leroy produit déjà des vins exceptionnels (ce qu’elle ne manque jamais de faire remarquer aux journalistes qui viennent visiter la Romanée-Conti : « gardez bien en mémoire la Saint-Vivant du Domaine, on va aller goûter celle de Leroy ») et elle annonce à la surprise générale le rachat du domaine Georges Noëllat, dont les vins moyennement cotés recèlent des trésors : grands crus et premiers crus très bien situés, dont Richebourg et Clos-Vougeot.

Elle ajoute à cela quelques vignes dans un nouveau domaine personnel baptisé d’Auvenay et situé à Auxey-Duresses, plutôt consacré aux blancs (mais pas seulement) et célèbre pour avoir fait du cépage aligoté un vin exceptionnel que le monde s’arrache… au prix d’un Montrachet !

Tout ou presque a été écrit sur Madame Bize, la papesse du Bourgogne, le porte-étendard de la bio-dynamie, et la spécialiste des petits rendements, s’assurant personnellement à plus de 90 ans de la coupe franche des grappes dans les vignes au début de l’été.  

Bien évidemment, les vins sont exceptionnels : par leur profondeur, par leur style, mais leur mise en valeur du terroir et des cépages, par leur puissance aussi, notamment pour les blancs, atypiques de ce point de vue. Dans tous les cas, déguster sa première bouteille de Leroy est toujours une révélation.

La révélation, Madame Bize l’a eue en allant voir les vignes de Nicolas Joly, dans la Coulée de Serrant. Heureusement, elle n’a pas suivi son modèle de vinification… Mais elle a su tirer le meilleur parti de la viticulture tout en gardant son très haut niveau d’élaboration des vins.

Avant tout le monde, et peut-être aussi par défi vis-à-vis de la Romanée-Conti, elle a compris que l’on pouvait vendre des vins hors de prix, misant sur son exceptionnelle qualité mais aussi sur le snobisme des nouveaux riches américains ou asiatiques : ses vins sont les plus chers de la Bourgogne, ce qui n’est pas peu dire. Mais que celui qui a été déçu à la dégustation lui jette la première pierre !

On n’en dira pas autant des vins du négoce Leroy. Pendant longtemps, le négoce sélectionnait des vins convenables à des prix un peu trop élevés. Puis ils sont devenus hors de prix, vendus uniquement par un mécanisme où les acheteurs peuvent ensuite bénéficier d’une allocation de vins du domaine !

C’est bien dommage, car ces vins de négoce, jugés « dignes de porter le nom Leroy », permettaient parfois d’avoir de grandes bouteilles à des prix (encore) acceptables. On pense en particulier à son « Leroy d’Auvenay », bourgogne générique, qui en blanc comme en rouge proposait un vin excellent autour de 40€. Hélas, les derniers tarifs le montrent aux alentours de 140€, ce qui est très exagéré.

Les spéculateurs ont fait de ces vins leurs favoris, pour la rareté, la qualité, la légende du personnage qui les élabore. Son (bio) dynamisme, alors qu’elle est nonagénaire, pourrait aussi leur faire penser que ses vins sont un élixir de jouvence ! Il est seulement dommage que les amateurs de vin qui n’ont pas eu la chance ou le talent de faire fortune n’aient plus accès à ces nectars exceptionnels.