Les vins de Bordeaux ne sont pas les plus anciens de France, mais Léognan revendique l’antériorité de son vignoble pour la région. Située dans l’ancienne appellation de Graves, et juste au sud de Bordeaux, elle fait partie officiellement de l’AOC Pessac-Léognan.
La partie dite de Léognan (en réalité les communes de Léognan et Martillac et leurs alentours) est un vignoble composé d’assez grandes propriétés, peu urbain (contrairement à Pessac) et souvent entouré de forêts. Les crus les plus réputés y sont certainement Haut-Bailly, Domaine de Chevalier et Smith-Haut-Lafitte, mais des crus très populaires le représentent également dans l’esprit des amateurs : Carbonnieux, Fieuzal, Olivier, La Louvière, Latour-Martillac, Malartic-Lagravière, etc.
C’est le cœur de la production des grands vins blancs secs à Bordeaux, avec une évolution de l’encépagement vers le sauvignon, alors que le sémillon a toujours été le cépage de référence et, faut-il le dire, le meilleur cépage blanc de Bordeaux. Hélas ! sa surface de plantation a été divisée par deux en un siècle.
L’autre innovation de ces dernières décennies est le passage à un élevage en fût assez long, entre 8 et 18 mois, sous l’impulsion du professeur d’œnologie de Bordeaux, Denis Dubourdieu. Cette innovation a profondément modifié le style des vins blancs de Bordeaux, qui ne ressemblent guère à leurs glorieux ancêtres, taillés pour la grande garde. Une certaine tendance semble cependant se faire jour vers des élevages plus mesurés, mais dans l’ensemble nous sommes encore loin des grands vins d’autrefois.
Il suffit pour s’en convaincre de déguster un des châteaux cités plus hauts dans des millésimes tels que 1964, 66, 70 et 1971, qui témoignent de la sublime complexité et de l’incroyable fraîcheur des vins en question, lesquels tiennent la dragée haute à leurs successeurs plus jeunes.
Les rouges souffrent souvent de la comparaison avec leurs homologues de Pessac, qui bénéficiaient avant l’ère du réchauffement climatique d’une influence urbaine forte, les protégeant du froid. Seul Haut-Bailly a toujours joui d’une grande estime pour sa régularité, les autres réussissaient de grands vins certaines années, mais dans l’ensemble les vins ont toujours été considérés comme de bons vins du dimanche plutôt que de grands vins.
Heureusement, avant même le changement d’ère, quelques châteaux offraient des vins exceptionnels : Domaine de Chevalier à partir de 1983, La Louvière en 1990, Carbonnieux 1966 & 1986, etc. Le potentiel était là, seule manquait la régularité ; elle est présente aujourd’hui. Et les progrès sont notables chez tous, avec des mentions particulières pour Smith-Haut-Lafitte et Olivier dont les rouges ont un niveau jamais atteint auparavant.
C’est un mouvement d’ensemble, qui peut connaître des rechutes (2019 décevants) mais qui entraîne une vraie présence de ces crus dans les meilleurs de Bordeaux, à des prix restant pour la plupart raisonnables.
En quoi l’identité du terroir de Léognan diffère-t-elle de Pessac ? Quid de la concurrence entre merlot et cabernet-sauvignon qui modifie l’identité des vins ? Retrouve-t-on le goût de fumée propre aux grands crus de Graves ? Les réponses sont complexes : il apparaît au vieillissement que le goût « de fumée » se retrouve quand même dans les graves de Léognan, moins qu’à Pessac mais plus qu’ailleurs. Quant au Merlot, il devrait cesser sa progression, le climat actuel ne lui étant pas favorable, comme on le voit à Saint-Émilion où il est de plus en plus remplacé par du cabernet franc. Pour le terroir, c’est plus simple : comme leur nom l’indique, les Graves offrent un terroir composé de graviers, galets et souvenirs alluvionnaires, formé d’une multitude de parcelles (contrairement au Médoc), avec une proportion plus forte de sols argilo-calcaires à Léognan. L’environnement modifie aussi le vignoble, celui de Pessac, Mérignac et Talence étant protégé contre le froid grâce au tissu urbain, froid favorisé par l’environnement forestier de Léognan.
Château Smith-Haut-Lafitte
Célèbre pour son vin blanc avant tout, ce château ancien (le domaine date de 1365) a connu quelques soubresauts pendant les deux guerres mondiales, son propriétaire étant allemand. La famille Cathiard s’en porte acquéreur en 1991, appelant un nouveau technicien pour améliorer la qualité des rouges qui constituent la plus grosse partie de la production bien que la moins prisée. Le résultat est là, avec une belle régularité dans l’excellence. On peut penser que les blancs mériteraient une remise en question, le style étant vraiment daté « années 90 », avec trop de bois et trop de sauvignon ! Les Cathiard, dont le génie commercial est multiple, sont aussi à l’origine des produits de soin « Caudalie » élaborés à partir des pépins de raisin.
Château Carbonnieux
Carbonnieux c’est LE blanc, et le blanc c’est Carbonnieux. Son style unique, fait de cuvées à forte proportion de sémillon, vinifié en cuve béton, mis en bouteille dès avril suivant la récolte, en fait des vins très clairs et sublimes, taillés pour le grand vieillissement. Les millésimes des années 40, 50, 60 et 70 sont encore aujourd’hui d’une grande fraîcheur. Ah ? On me signale que ce descriptif date des années 80. Que les vins, depuis les années 90, ont une plus forte proportion de sauvignon, qu’ils sont vinifiés 18 mois en fût et qu’ils ont une espérance de vie de sept ans. Pardon pour l’anachronisme, alors, et parlons du rouge : petit vin du dimanche, il peut dans certaines années atteindre au sublime (1966, 1986). C’est un peu la caractéristique des Léognan ! A suivre chaque année, donc, dans l’espoir de la réussite.
Château Haut-Bailly
Atypique pour Léognan, il ne produit pas de vin blanc, ce qui lui permet de se concentrer uniquement sur les rouges, avec une grande réussite. Il est peu d’années où l’on ne se dit pas : « comme d’habitude, c’est le meilleur des Léognan » ! Et cela ne date pas d’hier, car il montre depuis 1966 peu de faiblesses dans la production, à l’exception du 1982. Sa capacité de vieillissement est probablement autour de quarante ans mais il s’apprécie aussi, comme tous les Léognan, un peu plus jeune que les Pessac.
Domaine de Chevalier
Belle propriété familiale des Bernard depuis 1983, il démontre dès le premier millésime tout le savoir-faire d’Olivier Bernard : les 1983 sont en effet bien supérieurs aux 1982. Quant au 1984, de sinistre mémoire, il est le meilleur vin du millésime (avec Pape-Clément), toutes catégories confondues, premiers crus inclus. Domaine de Chevalier, c’est avant tout le blanc le meilleur et le plus cher après les deux Pessac (Haut-Brion et Mission) ; c’est un second vin « L’Esprit » qui mérite qu’on s’y intéresse ; c’est un fermage, le domaine de la Solitude, qui offre un rapport qualité-prix sans équivalent ; c’est un projet, le Clos des Lunes, qui résout les problèmes du Sauternes. Mais Chevalier c’est aussi du rouge : il est évident que c’est seulement à partir de 1983 qu’il faut s’y intéresser. Sa progression est continue et connaît peu de faiblesses.
Un point doit cependant être évoqué, pour nuancer ces compliments : depuis 2015, le domaine a choisi des bouchons techniques à la place des bouchons traditionnels. Or, ces bouchons, qui évitent le goût dit « de bouchon » (en réalité une moisissure – ou TCA pour les puristes) laissent dans les vins une trace olfactive qui est, elle, vraiment de bouchon, c’est à dire de liège. Ce choix ne peut être évalué que sur le long terme, et dix ans sont peu à l’échelle du vin, on devrait bientôt pouvoir s’y intéresser objectivement.
Château Olivier
Cette ravissante propriété a longtemps produit exclusivement du blanc, mais sous l’impulsion de feu Jean-Jacques de Bethmann son vignoble s’est transformé, avec de grandes difficultés et quelques réussites comme 1986 ou 1990. C’est véritablement l’arrivée de Laurent Lebrun, directeur technique, qui a modifié l’identité des vins, avec une amélioration spectaculaire dès le début des années 2000, surtout pour les rouges. Aujourd’hui, c’est l’un des vins les plus fiables, les plus réguliers dans l’excellence, avec une série de cuvées magnifiques depuis 2001 notamment. Les blancs, de bonne qualité, sont encore un chantier en cours, mais qui progresse !
Château Fieuzal
Fieuzal est une propriété sérieuse et bien conduite, peut-être plus reconnue aujourd’hui pour ses blancs que pour ses rouges, malgré les efforts sur le sujet. Vin à la personnalité affirmée, il peut parfois dérouter le néophyte et l’amateur dans sa jeunesse. Le prix est assez élevé par rapport à son environnement concurrentiel.
Château Latour-Martillac
Si l’on pense à deux propriétés offrant une bonne régularité dans les deux couleurs à un prix très intéressant, Latour Martillac en fait partie (l’autre étant La Louvière). Plus connu pour son rouge, auteur d’un second vin très convenable (Lagrave-Martillac), ce château est l’exemple même de l’absurdité du Bordeaux bashing, avec ses vins bien faits et abordables, y compris le blanc et son assemblage majoritaire en sémillon. Dans les millésimes récents, le 2019 est particulièrement remarquable.
Château La Louvière
La Louvière est une propriété Lurton depuis 1965. Elle est l’exemple parfait d’une belle construction des vins dans les deux couleurs, sans excès de prétention, avec une modestie qui aurait dû inspirer nombre de propriétaires. L’un des meilleurs rapport qualité-prix en rouge comme en blanc, assez régulier, il a aussi réalisé l’un des meilleurs vins de l’appellation en 1990, ce qui prouve la qualité de son terroir, peut-être encore riche de potentiel. Capable aussi de ratés inexplicables (2019).
Château de France
Capable de faire de très bons vins en rouge (2022), il reste souvent décevant en blanc.
Château Bouscaut
L’archétype d’une propriété en progrès, au prix doux, avec des rechutes inexplicables (2016), Bouscaut est un vin qui mérite que l’on s’y intéresse, notamment pour le rouge, le blanc n’étant jamais classé parmi les meilleurs de la région qui en compte tant.
Château Larrivet-Haut-Brion
Malgré son nom, cette propriété fait partie de la zone de Léognan, et produit des blancs et des rouges de qualité. Les propriétaires actuels assurent une régularité de la production, avec des réussites comme 2018 et certains millésimes historiques comme 1959 qui montrent tout le potentiel du terroir. Le blanc est dans l’honnête moyenne de l’appellation, et parfois dans les meilleurs (2022).
Château Malartic-Lagravière
Un château de tradition, connu pour ses millésimes anciens (1916), qui peine à remonter la pente malgré des ambitions affichées. Les derniers millésimes de rouge sont plutôt convenables, les blancs laissent encore à désirer mais s’améliorent. Le prix anticipe déjà les réussites futures !
