Il est difficile d’aborder ce domaine sans être un tantinet irrespectueux des hiérarchies, voire franchement critique : la réalité est simple, pourtant, les cuvées de prestige de Champagne étant commercialement au nombre de trois : Dom Pérignon, Cristal, Belle Époque. Mais les amateurs signaleront, en protestant, que Krug, Salon, Dom Ruinart et Comtes de Champagne sont aussi de vraies cuvées prestigieuses, dans la même gamme de prix voire au-dessus. Enfin, les meilleurs détectives signaleront que Winston Churchill, le Clos des Goisses, Louis XV, Paradis, Louise, René Lalou et beaucoup d’autres sont des vins dignes d’intérêt !
A tout seigneur, tout honneur : Dom Pérignon écrase la concurrence ! Sans doute la plus ancienne des cuvées de prestige proprement dites, elle porte le nom du vinificateur légendaire de la Champagne, même s’il est mort treize ans avant d’avoir « inventé » le champagne… Portée par la plus grosse marque de la Champagne, cette cuvée est évidemment la première aussi par le volume !
La quantité produite est très élevée et très secrète : de trois à huit millions de bouteilles par an vendues, selon les sources, certainement peu fiables… car la réalité est sans doute plus élevée. En tout état de cause, la production de chaque année millésimée doit couvrir au moins deux ans de vente, ce qui signifie que, les bonnes années, ce sont dix à vingt millions de bouteilles qui doivent être produites.
Que dire sur Dom Pérignon, le vin, pas l’homme (traité dans une autre rubrique) ? C’est un très beau vin, qui a la double particularité de vieillir excellemment et d’être bu beaucoup trop tôt, en général. La fraîcheur des vieux millésimes, pour peu qu’ils aient été bien conservés, est remarquable. L’intérêt du vin dans sa jeunesse est discutable. C’est la rançon de l’utilisation des meilleurs crus, et c’est également vrai pour la plupart des cuvées de prestige en Champagne.
L’autre grand de la Champagne, c’est évidemment Cristal de Roederer. Oui, mais de quel Roederer ? Les anciens se souviennent de la vieille publicité de la maison Théophile Roederer, avec une bouteille de Cristal… Las, la marque ayant été rachetée par Louis Roederer, on peut être assuré que cette histoire ne laissera pas de traces, au profit de la jolie légende d’une bouteille transparente, à fond plat, pour éviter les attentats contre le tsar. Les seules bombes aujourd’hui concernées sont les jeunes femmes qui trempent leurs lèvres dans le divin nectar !
Quid du vin ? Là aussi, sans doute sorti trop jeune des caves de Roederer, rançon de son immense succès commercial, la première émotion vécue avec cette cuvée fut un 1988 tardivement dégorgé (non commercialisé) : ce fut une révélation. On était très loin de la cuvée très classique que Cristal montrait jusque-là. Les dernières cuvées ont vu une légère augmentation de leur maturation en cave avant le dégorgement, mais il n’est pas certain que ce soit encore suffisant.
Cristal produit aussi en quantités infimes un rosé hors de prix.
Enfin, le troisième grand, par le volume, est la cuvée Belle Époque de Perrier-Jouët : aidée par une bouteille unique, couverte d’anémones peintes, elle a conquis les États-Unis en vendant jusqu’à 600 000 bouteilles dans cet unique pays. Il est de bon ton de critiquer le « packaging » floral, mais le vin est assez convaincant, pour un prix inférieur à ses deux prédécesseurs. Il a éclipsé l’autre cuvée de prestige de la maison : Blason de France, vin exceptionnel qui n’a pas trouvé son public. Il existe également en version rosée, et très rarement en blanc de blancs.
Pourtant, malgré leur qualité, ces trois cuvées ne suscitent guère l’enthousiasme de l’amateur de vin : trop commerciales, trop grand public (il y rentre un peu de snobisme aussi…). Il faut du rare, qui vieillit bien, car la capacité de vieillissement est en soi un critère pour déterminer le grand vin. Ainsi, les blancs de blancs seront privilégiés : Comtes de Champagne en tête, Salon, Dom Ruinart, les anciennes cuvées des Princes de Venoge, ces quatre cuvées ont su trouver un vrai public d’amateurs de notes grillées et toastées, témoin du long vieillissement qu’elles supportent. Comtes de Champagne, qui a connu une réussite certaine et un parcours sans faute, a la préférence des grands amateurs, surtout depuis que Salon est devenue hors de prix : celle-ci a pourtant fait des vins d’exception depuis bientôt cent ans qu’elle existe, mais le travail accompli depuis le milieu des années 90 a trop bien porté ses fruits !
Derrière les Comtes, donc, Dom Ruinart, la très belle cuvée « blanc de blancs » de LVMH, unique en son genre, et doublement unique car son rosé est aussi une base de blanc de blancs assemblée avec du rouge champenois, par ailleurs de très loin le meilleur rosé des cuvées de prestige.
Quant aux Princes de Venoge, l’abandon de la cuvée en 1996 au profit d’un assemblage pinot noir / chardonnay a complètement changé le style de sa cuvée de prestige, devenue Louis XV, en hommage au véritable créateur du champagne mousseux ! Mais si l’on retrouve des 1976, 1979 ou 1982 de la cuvée des Princes, on est certain de passer un grand moment de dégustation.
Les grandes cuvées de prestige « classiques », fruit d’un assemblage pinot noir / chardonnay et même pinot meunier, pour Krug, ont aussi leurs amateurs : on dit que les blancs de blancs sont faits pour les buveurs de vin alors que les assemblages sont préférés par les vrais amateurs de champagne… Krug est évidemment, par l’histoire, par le volume, par la notoriété et faut-il le dire par la qualité, tout simplement, le premier d’entre ces vins ! Sans millésime, pour la première cuvée, qui a changé de nom à plusieurs reprises mais couramment appelée « grande cuvée » et pour son rosé, mais évidemment millésimé pour sa cuvée « vintage » et pour ses cuvées de super-prestige (car comment qualifier une cuvée de prestige d’une marque qui ne fait que des cuvées de prestige ?) : Clos du Mesnil et Clos d’Ambonnay. Le style de ces dernières cuvées est poussé à l’extrême : pour amateurs de sensations fortes ! La cuvée millésimée, au contraire, est l’épitomé de la perfection champenoise.
Pour rester dans les meilleures cuvées d’assemblage, même si leur diffusion est plus confidentielle, nous parlerons évidemment de la magnifique cuvée Winston Churchill, de la belle maison Pol Roger. Perpétuant les liens d’amitié entre les deux familles, cette cuvée rappelle que le glorieux « Premier » britannique était un amateur inconditionnel de champagne, jusqu’à l’excès. Cette cuvée, qui nécessite aussi de longues années de cave avant d’être consommée, est parfaite d’équilibre entre les deux cépages et de puissance maitrisée. Un vrai vin, effervescent, mais avant tout un vrai vin.
On en dirait autant de René Lalou, la cuvée qui rend hommage à l’ancien dirigeant de cette maison d’origine allemande, à l’histoire mouvementée (au XXe siècle, du fait de la nationalité de son propriétaire). Excellente cuvée dans les années 70 et 80, elle disparut complètement à la suite d’une décision hasardeuse de Seagram, propriétaire de Mumm-Perrier-Jouët. Exit donc le nom, au profit de la cuvée « Grand Cordon », exeunt les stocks, vendus à vil prix à Vranken dans le wagon de queue du rachat de Heidsieck Monopole par ce dernier, Maison qui appartenait aussi à Seagram. Les sparnaciens se souviennent des bouteilles de René Lalou 1985 et 1989, bien reconnaissables, vendues au supermarché local sous la marque Orgueil de France à 150 Francs (20€) ! Las, la cuvée « Grand Cordon » n’a jamais rencontré le succès, et Mumm, désormais propriété de Pernod-Ricard, a été obligée de revenir à une cuvée René Lalou, dans une nouvelle bouteille, qui reprend vaguement l’allure de l’ancienne. L’avenir dira si les ventes augmentent…
Louise de Pommery, autre cuvée négligée, n’a jamais connu la reconnaissance commerciale que la qualité de ses vins requérait. « Cœur de cuvée », c’est-à-dire le meilleur du meilleur du pressurage, cette cuvée longtemps élaborée par le descendant de son ancien dirigeant, Alain de Polignac, a produit des millésimes anciens de belle facture, y compris un original millésime 1987, seule grande Maison à l’avoir produit. Passée dans le giron du groupe Vranken, Pommery a vu ses anciens partir, et la qualité de ses vins a pu être remise en cause. Il semble que sa grande cuvée ait toujours été protégée. Les volumes sont microscopiques en regard de la production du groupe.
Bollinger R.D. est un vin particulier : c’est le même que le millésime baptisé « Grande Année », conservé quelques années supplémentaires en cave avant dégorgement, d’où son nom (Récemment Dégorgé). Et pourtant, les vins sont très différents : le moelleux du R.D. contraste souvent avec la vivacité du « Grande Année », alors que les deux sont de très haut niveau. Il faut préciser que ces cuvées sont vieillies « sur liège », avec de vrais bouchons, et non sur capsule sertie. L’exercice œnologique est donc particulièrement passionnant, et le résultat incroyable. Le millésime 1979 est tout simplement l’un des plus beaux vins de l’histoire de la Champagne !
Il existe de nombreuses autres cuvées intéressantes en Champagne : le Clos des Goisses, sublime vignoble qui se reflète dans la Marne, très estimé des amateurs sans que le grand public n’en ait fait monter les prix, Nicolas-François Billecart, élue meilleur champagne du monde pour le millésime 1959, Paradis d’Alfred Gratien, autre micro-cuvée de grand intérêt, et des dizaines d’autres plus ou moins anonymes.
Mais il faut aussi parler de nos chères disparues : on retrouve ainsi dans les ventes aux enchères des cuvées aussi sublimes que Florens-Louis Heidsieck (1971, vin d’exception), Champagne Charlie (et son fameux 1981 « retour d’Asie »), Diamant bleu, ces cuvées sublimes ont été abandonnées par leurs propriétaires, qui par un hasard étonnant étaient toutes issues de la dynastie Heidsieck (Piper, Charles et Monopole). Une triste fin que les rares bouteilles encore dégustées nous font bien regretter !
